Le cancer du sein demeure un enjeu majeur de santé publique, tant au Sénégal que dans le reste du monde. Malgré les avancées médicales, de nombreuses femmes continuent d’être diagnostiquées à un stade tardif de la maladie, compromettant ainsi leurs chances de guérison. Dans cet entretien, le Dr Abdoul Kassé, cancérologue sénégalais de renom, fait le point sur les facteurs de risque, les limites de la prévention actuelle, les défis du dépistage au Sénégal et les solutions structurelles nécessaires pour améliorer la prise en charge des femmes.
Le cancer du sein est souvent présenté comme le cancer le plus fréquent chez la femme. Quels en sont les principaux facteurs de risque ?
Quand on dit que le cancer du sein est le plus fréquent, il faut préciser qu’il s’agit de l’un des cancers les plus fréquents. Au Sénégal, il représente la deuxième forme de cancer chez la femme, après le cancer du col de l’utérus.
Les facteurs de risque du cancer du sein sont nombreux, certains sont bien identifiés, d’autres restent inconnus. Le premier facteur est tout simplement le fait d’être une femme. Le cancer du sein peut toucher l’homme, mais il touche beaucoup plus fréquemment la femme. Le deuxième facteur est l’âge : on observe davantage de cas chez les femmes de plus de 40 ans que chez celles de moins de 40 ans. Cela ne signifie pas que toutes les femmes de plus de 40 ans auront un cancer, ni que les plus jeunes en sont totalement protégées.
Un autre facteur reconnu est l’âge des premières règles. Les femmes ayant eu leurs premières menstruations très précocement, avant 9 ou 10 ans, présentent un risque plus élevé. L’âge de la ménopause joue également un rôle : dans les séries occidentales, une ménopause tardive, au-delà de 50–55 ans, est associée à un risque accru.
La maternité est également un facteur important. Les femmes ayant eu une première grossesse à terme avant 30 ans ont un risque moindre que celles ayant accouché plus tard. De même, avoir plusieurs enfants et allaiter pendant une durée suffisante, environ neuf mois, diminue le risque.
Enfin, il existe des facteurs génétiques. Certaines femmes portent des gènes de susceptibilité, notamment BRCA1 et BRCA2, qui augmentent fortement le risque de développer un cancer du sein.
Cependant, il faut souligner un point essentiel : seuls environ 35 % des cancers du sein présentent l’un de ces facteurs identifiés. Dans 65 % des cas, aucun facteur de risque connu n’est retrouvé. Cela limite considérablement les possibilités de prévention.
Justement, que peut-on dire aujourd’hui de la prévention du cancer du sein ?
La prévention consiste à agir avant l’apparition du cancer. À ce jour, les formes de prévention réellement efficaces concernent surtout les femmes à très haut risque génétique. Une femme porteuse d’un gène BRCA1 ou BRCA2 a jusqu’à 80 % de risque de développer un cancer du sein si rien n’est fait.
Des études ont montré que la prise d’antihormones permettait de réduire ce risque à moins de 50 %. D’autres travaux ont démontré que l’ablation préventive des deux seins, associée à une reconstruction mammaire, réduit de façon très significative le risque. On y associe souvent l’ablation des ovaires, car ces femmes sont aussi exposées aux cancers de l’ovaire, de l’endomètre et des trompes.
Ces situations restent toutefois exceptionnelles. Sur 100 femmes atteintes d’un cancer du sein, moins de 10 ont des antécédents familiaux. Il est donc important de rassurer les femmes : la grande majorité des cancers du sein ne sont pas héréditaires.
Où en est aujourd’hui la lutte contre le cancer du sein au Sénégal ?
Il n’existe pas, à ce jour, de programme national organisé de lutte contre le cancer au Sénégal. Nous pratiquons essentiellement ce qu’on appelle le dépistage opportuniste, c’est-à-dire à l’initiative individuelle des femmes. Or, ce type de dépistage ne permet pas de réduire la mortalité.
Des associations, comme la Ligue sénégalaise contre le cancer (LISCA), mènent des campagnes de sensibilisation, notamment en octobre. Mais le Sénégal compte environ 4,5 millions de femmes concernées par le dépistage. Même si l’on en examine 100 000, cela reste insuffisant.
Les exemples internationaux montrent clairement que seul un dépistage organisé, centralisé et systématique permet de réduire la mortalité. En Suède, puis au Canada, la mise en place de programmes structurés a permis de réduire les décès par cancer du sein d’environ 30 %. À l’inverse, l’Angleterre a longtemps échoué avant de centraliser et d’organiser son dépistage, ce qui a ensuite permis une baisse significative de la mortalité.
Pourquoi observe-t-on encore autant de diagnostics tardifs ? Est-ce un manque de spécialistes ?
Au début, nous n’étions que trois cancérologues pour tout le pays. Les cancers existaient déjà, mais ils n’étaient pas diagnostiqués. À mesure que nous avons formé des spécialistes, les diagnostics ont augmenté, donnant l’impression d’une explosion des cas.
Par ailleurs, les mammographies sont concentrés à Dakar et dans quelques grandes villes. Leur coût est élevé : environ 60 000 francs CFA, alors que le salaire minimum est de 39 000 francs. On ne peut pas demander à une femme de payer un examen qui coûte presque deux fois le salaire mensuel moyen.
Comment rendre le dépistage et le traitement accessibles à toutes les femmes ?
La solution passe par une assurance santé universelle, intégrant la prévention, le dépistage et le traitement. Il faut une solidarité nationale. Cela peut être financé par des cotisations, mais aussi par une fiscalité sur les produits nocifs pour la santé, comme le tabac et l’alcool.
L’objectif est simple : qu’aucun Sénégalais n’ait à payer de sa poche pour se faire dépister, prévenir ou soigner.
Au-delà du traitement, comment mieux soutenir les femmes atteintes du cancer?
Aujourd’hui, 80 % des dépenses de santé sont supportées par les familles. C’est insoutenable. Il faut accompagner les femmes dès le plus jeune âge, les sensibiliser, promouvoir l’auto-examen, l’examen clinique régulier et la mammographie à partir d’un certain âge.
Quel message souhaitez-vous adresser aux Sénégalaises et aux Sénégalais ?
Les femmes portent ce pays à bout de bras. Pourtant, beaucoup ne verront pas la réussite de leurs enfants à cause du cancer. Cette injustice est ce qui m’a poussé à créer et à soutenir plusieurs structures de lutte et de prévention.
Mais rien ne changera sans un engagement collectif : un changement de politique publique et un changement de comportement individuel. Le jour où nous rêverons ensemble, ce ne sera plus un rêve, mais le début d’une réalité.

